L’éclatement de la Fédération du MALI: Le film de la nuit la plus longue (19-20 août 1960)[1]

Le 20 juin 1960, Modibo Keita, président de l’Assemblée fédérale de la Fédération du Mali (à g.) et Mamadou Dia, vice-président de la Fédération du Mali (à dr.) rencontrent le Premier ministre français Michel Debré (au milieu) à l’Hôtel Matignon à Paris pour célébrer l’indépendance de la Fédération du Mali. Or, deux mois plus tard, le Sénégal se retirera de la fédération et proclamera son indépendance. Mamadou Dia deviendra Premier ministre. Le 22 septembre 1960, sous la conduite de Modibo Keita, la République soudanaise proclamera à son tour son indépendance, tout en conservant le nom de Mali.
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« Le Mali devait d’abord surmonter ses propres contradictions, chaque jour plus nombreuses et plus complexes. La différence des tempéraments, des idéologues politiques, des psychologies collectives, les ambitions des hommes, tout ce qui opposait les deux partenaires et qui fut maîtrisé dans la lutte commune pour la liberté, allait maintenant éclater au grand jour et assombrir la victoire de l’indépendance. Soudanais et Sénégalais devenaient des rivaux et commirent les uns et les autres, des erreurs qui allaient mettre en cause les espoirs fondés sur la Fédération. […]L’éclatement dans la nuit du vendredi 19-20 août fut, à proprement parler, une surprise. Tout le monde parlait de l’éclatement prochain du Mali, mais pas d’une manière aussi brusque. Au-delà des raisons profondes analysées, l’action des hommes, leurs maladresses, leurs aveuglements orgueilleux à ne pas céder, à refuser le dialogue, tuèrent le Mali en quelques heures.

Depuis la mi-août, tout le monde parlait d’une prochaine sécession sénégalaise. La conférence politique prévue avant les élections, allait servir d’occasion.
Modibo Keita, à l’insu de son ministre de la Défense et de la Sécurité, Mamadou DIA, demanda au Colonel Soumaré, Chef d’état-major des Forces armées, de prendre des mesures de sécurité pour le 27 août.

Le Colonel Soumaré s’informa, le 16 août, de la situation des forces de gendarmerie sous le commandement du lieutenant-colonel français Pierre, et le 18, envoya deux télégrammes aux unités de l’armée malienne stationnées à Bignona et à Podor, les sommant d’envoyer chacune, une compagnie en « tenue de combat », avec armes et munitions pour le maintien de l’ordre aux élections présidentielles.

A l’armée malienne, le Colonel voulait adjoindre les forces de la gendarmerie. Or celle-ci, d’après le décret signé le 10 août par le Président du gouvernement fédéral, Modibo Keita, dépendait non de la Fédération, mais de chacun des Etats.

Celle de Dakar ne pouvait recevoir d’ordre que du Président du gouvernement du Sénégal. Mamadou Dia, au courant de la demande de Soumaré, reconfirma cette disposition par un arrêté fédéral de son ministère, le 17 août. La réaction de Modibo fut immédiate : l’arrêté N°2890 du 19 août annula celui de M. Dia. […]
La guerre de la gendarmerie était ouverte.

Les Maliens allaient faire appel à la force. Modibo pouvait compter sur les unités maliennes de l’armée sous les ordres du Colonel Soumaré. La gendarmerie sous commandement français n’était pas sûre.

Les Sénégalais n’étaient pas dupes de ce que tramait l’Etat-major malien. Ayant pris connaissance des télégrammes du 18 août, le Ministre de l’Intérieur du Sénégal, Valdiodio Ndiaye, homme d’une grande détermination, plus Sénégalais que Malien, alerta Mamadou Dia et Senghor, et un conseil restreint décida de préparer la défense.

Les Sénégalais eurent alors la certitude que les Soudanais n’hésiteraient pas à employer la force. Des mesures urgentes furent aussitôt prises : « Les forces du maintien de l’ordre seraient consignées à partir du 19 août à 12 heures. Huit pelotons de la gendarmerie furent réquisitionnés à Dakar, cinq pelotons de la garde républicaine sélectionnés à Thiès, reçurent l’ordre de se rendre en alerte à Dakar ».

Du côté du parti de l’Union Progressiste Sénégalaise, des ordres de mobilisation furent données pour que les militants du Sine-Saloum se rendent à Dakar, le 19 août. L’alerte fut partout donnée sur les intentions et les préparatifs des Soudanais. Mamadou Dia lui-même alla battre la campagne dans la journée du 19 et ne retourna à Dakar que tard dans la soirée.

Ainsi, des deux côtés, les dispositions étaient prises pour la lutte, les unes par réaction aux autres, sans qu’il y ait eu consultation, dialogue entre la délégation soudanaise à Dakar et leurs hôtes sénégalais. Le lendemain était total. Les Soudanais, à leur tour, crurent que les Sénégalais préparaient un coup de force pour se retirer de la Fédération. […]

La mésentente, continuelle, aboutit à l’affrontement cette nuit-là. Voyons les faits.
Tout commença avec le Conseil extraordinaire des Ministres, le vendredi 19 août vers 19 heures. Le Chef du Gouvernement pour prendre des mesures qui s’imposaient et empêcher ainsi la sécession du Sénégal, qui serait une violation de la constitution malienne.

Les ministres sénégalais, à l’exception de Boubacar Guèye, refusèrent de répondre à l’appel. Pour Modibo, la majorité constitutionnelle était atteinte pour délibérer. Le Président du Conseil négligea ainsi le fondement politique de la Fédération, qui était la parité dans toute prise de décision : Boubacar Guèye, du reste, cousin de Lamine Guèye et parent des Soudanais, était suspect aux yeux des leaders sénégalais.

Le Conseil du 19 août, juridiquement valable, fut une erreur politique de la part des Soudanais. Il prit deux mesures d’une extrême gravité, qui allaient provoquer l’éclatement immédiat de la Fédération :

  • Un décret déchargea Mamadou Dia de la Défense et de la Sécurité extérieure, désormais dévolues au Président du Conseil, c’est-à-dire à Modibo Keïta lui-même. C’’était une grave violation de la constitution ;
  • Un deuxième décret proclamera l’état d’urgence sur l’ensemble du territoire malien.

Le Conseil décida d’informer le Général De Gaulle de la situation nouvelle, de s’assurer de la neutralité de la France. Il convoqua vers 21h 30, le Haut-Représentant de la France, Hettier de Boislambert, qui donna les assurances nécessaires.

Le Colonel Soumaré fut chargé de l’exécution de l’état d’urgence et devait protéger par les forces armées, la Radio, les immeubles et installations de la Fédération et leurs collaborateurs.

Vers 22 heures 30, le discours de Modibo Keïta annonçant les deux décrets, passa à la Radio par l’intermédiaire du journaliste Racine Kane. L’armée malienne avait déjà pris position devant tous les immeubles. Ce que les Sénégalais appelaient le « coup d’état » de Modibo était terminé avant 23 heures !

La réaction sénégalaise ne se fit pas attendre et, en moins d’une heure, la situation se renversa. En l’absence de Mamadou Dia, en campagne, le Ministre de l’Intérieur, Valdiodio Ndiaye, accompagné du colonel Fall et du Ministre de l’Information Obèye Diop, convoqua tous les responsables sénégalais à la Résidence de Mamadou Dia à la Médina [actuelle Maison de la culture Douta Seck].

Senghor y vint quelques instants après. Le commandant français de la gendarmerie, le Colonel Pierre, fit le compte-rendu des deux demandes de réquisition, l’une émanant du gouvernement fédéral et l’autre du gouvernement du Sénégal.

Le commandant, qui connaissait bien le règlement, avait refusé d’obéir au Général Soumaré. Le Ministre de l’intérieur, Senghor et d’autres responsables sénégalais se rendirent aussitôt à la gendarmerie, pour parler aux hommes qui étaient tous des Sénégalais.

Pour le malheur du Mali, ils y trouvèrent le Colonel Soumaré sans escorte et le firent arrêter par le capitaine Tamsir Bâ, commandant de la Garde Républicaine, qui venait juste d’arriver de Thiès. L e sort de la Fédération fut scellé, le plan d’urgence sénégalais, appliqué aussitôt par les forces de l’ordre sénégalaises. Modibo Keïta et les Soudanais se trouvèrent ainsi prisonniers dans leurs résidences. […]

Les discours de Senghor en français et de Mamadou Dia en ouolof, l’annoncèrent au Sénégal et au monde toute la nuit, sur les antennes de la Radio devenue Radio Sénégal.

Le grand chantre du Mali d’hier, dénonçait « la folle ambition » de Modibo Keïta, le « coup de force », la politique des Soudanais qui veulent réduire en esclave, « coloniser » le Sénégal, et il faisait appel au sentiment national par l’évocation des héros : « la bravoure et l’honneur d’un N’Diadiane Ndiay et d’un Lat Dior », discours hautement politique qui prépara les esprits hésitants à faire le dernier saut, celui de l’acte de sécession !

En effet, l’Assemblée législative convoquée à 0h 30 sous la présidence, non de Lamine Guèye absent, mais de Guillabert, se proclama nationale, vota à 1h l’indépendance du Sénégal. Elle donna les pleins pouvoirs au gouvernement pour trois mois et vota le décret proclamant l’état d’urgence.

A 2 heures du matin, le gouvernement fut remanié : Valdiodio dès le coup de la Gendarmerie, ajouta la défense nationale à son ministère. Les deux ministres fédéraux, Doudou Thiam et Abdoulaye Fofana, furent affectés, l’un aux Affaires Etrangères et l’autre aux PTT, à la Marine marchande et aux transports aériens ; Gabriel d’Arboussier reçut le Ministère de la Justice. Quant aux Soudanais, surpris et déconcertés par la célérité du contre-coup de force, ils furent immobilisés dans une impuissance totale sous surveillance des gendarmes sénégalais.

Les principaux chefs se trouvèrent tous autour de Modibo dans sa résidence, le Petit Palais. Certains, comme Jean-Marie Koné, pensaient qu’on pouvait encore sauver la situation, en renouant le dialogue avec les Sénégalais et en leur cédant la Présidence de la République. Modibo Keïta, profondément humilié, avait une autre solution : faire appel à des forces extérieures pour rétablir l’ordre et sauver la Fédération.

Il entra en contact avec Bamako pour rassurer Hamaciré NDouré, ministre du Commerce et de l’Industrie, presque seul représentant du gouvernement. Vers 4h du matin, il fit appel au Général De Gaulle, lui demandant l’intervention de l’Armée de la Communauté. La réponse de celui-ci fut celle de la modération et une invitation aux deux protagonistes à venir s’expliquer à Paris.

Modibo Keïta s’adressa alors au Secrétaire général de l’ONU pour solliciter une assistance urgente, car, depuis le 28 juillet 1960, le Conseil de Sécurité avait accepté la candidature de la Fédération du Mali et l’avait proposée pour adoption à l’Assemblée générale devant se réunir en septembre.

Le Conseil de Sécurité ne répondit que le 25 août, négativement. Du reste, les Soudanais n’avaient plus d’initiative de décision à Dakar. Ils étaient prisonniers ; leur sort ne dépendait plus que des Sénégalais, qui décidèrent de ne leur faire subir aucune humiliation et de les rapatrier au Soudan dans la dignité et l’honneur.

Ainsi, le dimanche 21 août, Modibo et ses compagnons furent escortés par le chef du protocole à la gare de Dakar et embarqués dans un train spécial. Ils étaient 130 : tous les responsables politiques, les hauts fonctionnaires et leurs familles. Ils furent acclamés par la foule des Soudanais de Dakar et de nombreux sympathisants sénégalais.

Le train démarra à 9h 30 pour Bamako. La fédération du Mali est finie, terminée avec les sifflements du train roulant vers le grand Niger comme pour le proclamer au monde entier. »

Ngor DIENG
Psychologue Conseiller
ngordieng@gmail.com

Source: leral

3 Responses to L’éclatement de la Fédération du MALI: Le film de la nuit la plus longue (19-20 août 1960)[1]

  1. Kibili dit :

    Récit édifiant,

    En fait, des deux côtés, les dirigeants de l’époque n’ont pas su dépasser leurs égos et ambitions personnelles pour se hisser à la hauteur des enjeuX historiquesur.

    Pensez-vous que le couple Sénégal et l’ex Soudan pourront encore se retrouver dans un futur plus ou moins proche ?

    Merci pour votre réponse

    • L'auteur dit :

      Pour moi, ce ne sera pas facile pour les mêmes raisons qui expliquent de cette fédération. Mais c’est possible pourvu qu’une forte volonté politique la sous-tende.

    • L'auteur dit :

      Pour moi, ce ne sera pas facile pour les mêmes raisons qui expliquent l’échec de cette fédération. Mais c’est possible pourvu qu’une forte volonté politique la sous-tende.

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